Traversant la grouillante station de bus de la Place des Martyrs, fermée au public depuis cinq ans, peu d’entre nous se doutaient qu’ils foulaient du pied la couche supérieure d’une stratification témoignant de l’histoire la plus ancienne de la ville d’Alger : Ikosim la phénicienne, Icosium la romaine ou El Djazaïr du prince Bologhine. Evoquant le passé de la ville, certains invoquent les souvenirs de l’époque coloniale, d’autres les récits de l’époque ottomane… Mais la profondeur historique d’Alger remonte à des époques bien antérieures. De Juba II aux bus de la RSTA, deux mille ans de notre histoire sommeillent sous les pavés.
C’est à la mise en valeur de cette vertigineuse profondeur historique que s’atelle actuellement une équipe d’archéologues franco-algérienne qui partage le chantier avec les ouvriers de l’Entreprise du Métro d’Alger. «Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve», écrivait le poète. Le cas échéant, c’est le péril de la destruction des vestiges qui a imposé l’urgence des fouilles. En effet, c’est le projet d’une station de métro qui a impulsé les recherches sur ce site archéologique de première importance. Le potentiel du site était déjà connu des spécialistes et des opérations ponctuelles avaient été effectuées dès 1995. Mais c’est seulement en 2009 que deux grands sondages ont permis d’identifier les zones à sauvegarder dans une stratégie de fouille préventive.
Objectif : une station-musée qui permettra aux usagers du métro de voyager, non seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps. «Le défi est d’allier un projet de développement, la construction d’une station de métro avec la préservation et valorisation du potentiel patrimonial et archéologique», résume Farid Ighilahriz, directeur du Centre national de recherche en archéologie (CNRA) qui mène les fouilles en collaboration avec l’Institut national de recherches en archéologie préventive (INRAP). Cet institut français apporte son savoir-faire en la matière, autrement dit la sauvegarde d’un patrimoine archéologique dans le contexte d’un projet d’aménagement du territoire ou d’urbanisme (station de métro dans ce cas précis). Recommandé par l’Unesco, cet institut participe à l’élaboration d’une stratégie qui concilie les exigences du ministère des Transports et celles du ministère de la Culture, tous deux parties prenantes de ce projet de station-musée. L’intervention de l’Unesco s’explique par le fait que le site est placé dans le périmètre de La Casbah, classée patrimoine mondial de l’humanité depuis 1992.
Pour sauver ce qui peut l’être, le plan de la station a été totalement revu. Le tunnel sera enfoui à 35 mètres de profondeur afin d’épargner les 7 mètres où se déroulent les fouilles et le nombre des puits de ventilation a été revu à la baisse. Sur le site, les archéologues travaillent à plein temps depuis le mois de juin 2013 pour des fouilles qui s’étendent sur une superficie de 3250 m².
Entre la cacophonie des klaxons de l’avenue du 1er Novembre et l’incessante ritournelle des vendeurs à la sauvette de la rue Bab El Oued, les scientifiques s’appliquent à sauver les vestiges de notre passé. Autour du site, un mini-laboratoire est en construction afin d’analyser les objets sur place. On y rencontre Kemal Stiti, chef de chantier des fouilles, en discussion animée avec un collaborateur de l’Entreprise Métro d’Alger. Il nous confie que les négociations pour gagner du temps pour les fouilles constituent son lot quotidien. «Nous travaillons dans l’urgence pour sauver ce qui peut l’être avant le passage de l’équipe du métro. Nous apprenons à travailler ensemble. C’est une négociation de tous les instants. Souvent, une découverte fait que nous demandons plus de temps à nos collaborateurs du métro d’Alger. Mais ces derniers ont aussi leur calendrier avec des charges importantes. Et chaque retard leur coûte de l’argent. Il nous arrive souvent de travailler le week-end pour pouvoir avancer. Depuis quelques mois, nous voyons de moins en moins nos famille.»
Le site est en effet le théâtre du constant va-et-vient des archéologues, allant de découverte en découverte. Sa richesse est telle qu’il a fallu sacrifier certains vestiges pour en sauver d’autres. C’est le cas de l’hôtel de la Régence dont la construction, durant la période coloniale, s’était faite aux dépens des vestiges antérieurs remplacés par ses caves. Plus largement, la construction de l’ex-Place du Gouvernement s’était faite sur les débris des bâtiments préexistants, détruits par les autorités coloniales. Les traces de ces destructions seront d’ailleurs symboliquement conservées comme trace de l’agression physique de la colonisation, nous confie M. Ighilahriz. Ces fouilles relèvent donc d’une sorte de recherche des temps «perdus», ou du moins une réappropriation du passé dans toutes ses dimensions. «On doit décoloniser l’histoire, explique le directeur du CNRA. Les bases de notre histoire et de notre archéologie ont été écrites par le colonisateur (et souvent par des militaires). Et cela explique la mise en avant des envahisseurs aux dépens de tout ce qui peut représenter nos repères identitaires. Aujourd’hui, les spécialistes doivent faire un travail de vulgarisation auprès du grand public pour corriger cette vision des choses.»
L’histoire du site de la Place des Martyrs s’étale sur une période de plus de deux mille ans. Sur le temps long, on retrouve quelques constantes comme la vocation portuaire de la ville présente dès la fondation d’Ikosim (3e siècle avant J.C.) et sous le règne de Juba II. La ville était certes d’une importance moindre que Cirta (Constantine) ou Césarée (Cherchell), mais elle était primordiale pour l’économie. Son ouverture sur la mer en a fait, dès le début, un carrefour d’échanges commerciaux (mais aussi culturels) dont témoignent encore les nombreuses poteries importées d’Europe et d’ailleurs retrouvées dans différentes strates historiques. Situé dans un vallon orienté nord-sud, le site garde les traces d’une large rue dallée typique de l’urbanisme romain. L’axe de cette rue du 1er siècle est sensiblement le même que celui de l’actuelle rue Bab El Oued. Comme quoi, même quand nous l’ignorons, nous marchons sur les traces du passé.
Du deuxième au cinquième siècles, le site abrite un vaste bâtiment qui semble être une basilique paléochrétienne avec sa nef centrale de dix mètres de largeurs et une riche mosaïque polychrome. Les investigations sont toujours en cours pour identifier avec précision ce bâtiment. Une autre énigme est celle de la nécropole byzantine du 5e siècle installée sur les ruines du quartier abandonné durant les deux siècles précédents. On y trouve des inhumations successives et de nombreuses tombes d’enfants qui posent la question des raisons de cette soudaine mortalité infantile. Les archéologues sont à pied d’œuvre pour éclairer cette période de la vie de nos aïeuls. «Il n’y a pas que les objets ou les constructions qui nous intéressent, mais surtout la vie sociale et culturelle de l’homme, explique M. Ighilahriz. Nous avons des riches céramiques, des outils, des pièces de monnaie qui peuvent nous renseigner sur cela.» Outre un tracé des rues, qui restera le même durant les siècles suivants, seules les fondations de quelques bâtiments subsistent pour l’époque médiévale. Ceux de l’époque ottomane, qui se sont élevés sur leurs ruines, sont mieux conservés. Des fours et des forges témoignent des nombreux ateliers de ferronnerie qui peuplaient le quartier artisanal situé au sud des habitations. Sayyida, une des plus vieilles mosquées d’Alger qu’on croyait totalement détruite par le colon, est en train de renaître de ses décombres. La salle de prière ainsi que la base de son minaret ont été mises au jour. A ses côtés, on retrouve les vestiges de Beit el mal, institution financière de première importance dans la Régence d’Alger. Une fontaine décorée par des carreaux de céramique, datant de la même période, a également été retrouvée en bon état et sera présentée au public dans le circuit de la station-musée. «Ce sera d’une part un musée de site avec des vestiges laissés in situ, dans leur emplacement original. D’autre part, nous intégrerons des éléments mobiliers ou immobiliers ainsi que des reconstitutions et des images virtuelles», annonce M. Ighilahriz.
Il existe actuellement deux stations de ce genre dans le bassin méditerranéen, celle de l’Acropole d’Athènes, en Grèce, et celle de Rome, en Italie. La future station-musée d’Alger se distinguera toutefois par la richesse et la diversité des strates historiques qu’elle renferme. Actuellement, les archéologues sont au stade de la collecte et de la sauvegarde des vestiges qui durera deux ans. L’analyse et l’interprétation des données dureront ensuite un an et demi pour présenter un rapport final en octobre 2016, annonçant l’ouverture de la station-musée en 2017. «Les fouilles permettront aux spécialistes de recueillir beaucoup de nouvelles informations afin de mettre à jour les connaissances sur l’histoire d’Alger. Pour le grand public, ce sera une certaine visibilité sur les différentes séquences historiques et culturelles de la ville», ajoute le directeur du CNRA. Ce centre, sous tutelle du ministère de la Culture, s’associe également au secteur de l’enseignement supérieur en intégrant des étudiants qui pourront soutenir des thèses en rapport avec les fouilles de la Place des Martyrs. De plus, cette expérience développe également un volet formation. En effet, la collaboration avec l’Institut français de recherches en archéologie préventive devrait se concrétiser par une transmission de savoir-faire. «Nous profitons de cette opération pour mettre en place une entité algérienne spécialisée en archéologie préventive, affirme M. Ighilahriz. Le CNRA travaille dans ce sens afin d’intervenir plus tard dans les multiples chantiers. Nous avons beaucoup de projets de développement : routes, urbanisation, usines… Et l’Algérie est riche en patrimoine. Très souvent, quelques coups de pioche mettent au jour d’impressionnants vestiges de notre histoire.»
Comme un métro, l’histoire défile ses rames sur les rails du temps.

Walid Bouchakour
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