Les ruines, la mémoire et la conception du passé, une analyse comparative
Les ruines, la mémoire et la conception du passé, une analyse comparative

Résumé

Égyptiens, Mésopotamiens, Chinois se réfèrent à un passé impérial, constitué par la succession des règnes, l’accumulation évidente des vestiges et la continuité des traditions écrites. Des millénaires durant, les scribes ont pu déchiffrer les textes de leurs plus lointains prédécesseurs, ils ont pu garder avec les monuments des civilisations du passé un contact direct qui leur permettait de faire parler les choses, d’interpréter la fonction des monuments et d’en établir avec plus ou moins de sûreté la date de fondation. La pratique de l’écriture transmise d’une génération à l’autre est la marque de cette relation à l’antiquité, elle rend possible la constitution d’un savoir antiquaire qui est une nécessité dans le désir d’autopromotion, de justification et de permanence des pouvoirs. Les souverains proclament la stabilité de leur règne, la puissance de leurs armées, la connivence établie entre eux et leurs dieux. Ce faisant, ils s’adressent autant au présent qu’au futur car ils savent que si imposants que soient leurs monuments, si vastes leurs palais, si solides leurs fortifications un jour viendra où d’autres les occuperont, les réaménageront, voire les détruiront. Ils le savent d’autant mieux qu’ils ont procédé à des degrés divers de la même manière avec leurs prédécesseurs. Puisqu’ils ne peuvent se prémunir complètement d’une telle issue, il leur convient de négocier la trace qu’ils laisseront à leurs successeurs. Construire des monuments gigantesques, les parer avec les matériaux les plus raffinés n’est pas suffisant. Pour plus de sûreté, il importe de frapper les imaginations : la pyramide, le « palais sans rival », la « grande muraille » sont chacune dans leur genre des constructions si imposantes qu’elles valent autant par l’ombre qu’elles produisent (au sens que Borgès donne à ce mot dans la muraille et les livres) que par leurs qualités proprement architecturales. Ce type d’architecture a quelque chose de démesuré qui dépasse sa fin propre, il incarne une sorte de transgression qui constitue un outil de propagande autant qu’un instrument de mémoire. Le gigantisme, l’excellence et la démesure sont nécessaires à ce genre de projets, ils ne peuvent cependant porter pleinement leur fruit que s’ils sont accompagnés par une mémoire plus exigeante encore qui est celle de l’écriture. À travers les inscriptions sur les murs, les tablettes ou les vases de bronze un discours est adressé aux siècles futurs car les souverains, leurs architectes et leurs artisans font encore plus confiance à la pérennité des écritures qu’à la solidité des murs qu’ils édifient. Les tablettes de brique crue des Mésopotamiens comme les inscriptions gravées sur les vases de bronze de la Chine ancienne aussi dissemblables soient-elles sont la preuve d’une volonté de transmettre au fil des générations des messages qui sont une part même de l’essence des monuments. Si les inscriptions sont perdues, si personne n’est plus capable de les déchiffrer les monuments ne sont plus des ruines, ils deviennent au sens de Benjamin Péret des « ruines, ruine de ruines » c’est-à-dire des objets dont on ne sait ni interpréter la fonction ni l’âge. Ils témoignent dans l’espace d’une grandeur passée qu’il est impossible de comprendre. De ce point de vue il faut sans doute distinguer deux types de culture. Celles qui postulent une communication entre les générations dont l’écriture est le medium et celles qui ne peuvent s’appuyer que sur la fragilité de la transmission orale. Les grands empires du monde ancien relèvent de la première modalité, les civilisations protohistoriques du reste du monde de la seconde. En parcourant cette longue histoire des ruines, je voudrais en conclusion m’interroger sur la vision des ruines dans les mondes arabo-persans et dans la culture occidentale du Moyen Âge.

Biographie

Alain Schnapp est professeur d’archéologie à l’Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne). Son travail porte sur l’archéologie du monde grec et l’histoire de l’archéologie. Il a été le premier directeur général de l’Institut National d’Histoire de l’Art et il a enseigné et mené des projets de recherches dans diverses institutions étrangères (Princeton University, Stanford University, Getty Research Institute, Churchill College (Cambridge), University Heidelberg, Universität Basel, Wissenschaftskolleg Berlin, Istituto Orientale Napoli, Università di Perugia, Collegium Budapest). Il a publié plusieurs travaux scientifiques.

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