Le temps, la lumière et les astres chez le poète Prudence
Le temps, la lumière et les astres chez le poète Prudence

Résumé

Contemporain de saint Augustin, Prudence fait coexister deux perceptions du temps dans son oeuvre poétique.
D’une part, les cycles du jour et de l’année sont évoqués dans les hymnes du Cathemerinon (« Au fil des jours ») et à propos de la récurrence de la fête de certains martyrs ; d’autre part, le déroulement irréversible de l’histoire, y compris récente, comporte des étapes décisives et irréversibles, marquées par la Providence divine. Temps linéaire et temps cycliques sont souvent présentés chez le poète chrétien en lien avec l’éternité : comme épreuve et préparation, ou bien comme reflet symbolique.
Prudence met en relation l’écoulement du temps avec l’opposition entre lumière et ténèbres, connotées sur les plans éthique et métaphysique. Lorsqu’il évoque la lumière, le poète cherche à frapper les esprits par l’esthétique, y compris en décrivant scintillements et couleurs. Il se plaît aussi à expliquer la manière dont la clarté est artificiellement captée ou produite. Un sens symbolique ou spirituel est lié à la description, très concrète, des lambris dorés d’une basilique ou d’un lucernaire qui font entrer l’éclat du soleil dans un espace clos voire souterrain (Peristephanon 11-12). Dans une hymne pour le moment où l’on allume les lampes (Cathemerinon 5), l’auteur énumère avec force détails trois techniques d’éclairage : lampes à huile, torches sèches et enduites de résine, bougies de cire avec une mèche de jonc ; il compare en outre l’effet des luminaires accrochés à un plafond à un ciel constellé.

Le poète est fasciné par la mécanique céleste : il parle plusieurs fois de la « roue du soleil » et du cours des astres lorsqu’il évoque les cycles du temps. Dans son Contre Symmaque où il argumente contre le paganisme, Prudence ne manque pas de dire que le mouvement du soleil est strictement soumis à une loi voulue par Dieu (Contre Symmaque 1, 309-343), s’opposant à la divinisation de cette créature. En liant mouvement des astres et volonté divine, le poète serait-il prêt à accorder du crédit à l’astrologie ?
Dans l’Ecriture sainte, l’épisode des mages guidés par l’étoile jusqu’à Bethléem inspire à Prudence deux développements (Cathemerinon 12 ; Apotheosis 605-630) où il est question de la science des mages et d’un zodiaque bouleversé par l’importance de l’événement. Dans ses polémiques anti-païennes, où il fait le catalogue des pratiques superstitieuses (Contre Symmaque ; Romanus), il s’abstient de condamner l’astrologie et ce silence paraît singulier.

Priscillien, contemporain et compatriote hispanique de Prudence affirmait que les astres influaient sur la destinée des âmes. Le poète semble animé d’une discrète fascination pour de telles idées, spécialement dans ses poèmes anciens, puis d’une non moins prudente répulsion : il ne nomme jamais Priscillien et n’affirme nulle part une croyance en l’astrologie – ni sa condamnation. Dans deux poèmes récents, il procède aussi par le silence : Prudence parle des mages mais sans référence à l’étoile (Dittochaeon 101-108) et il énumère des villes du monde latin, surtout hispaniques, en omettant celles dont les évêques étaient alors priscillianistes (Peristephanon 4, 17-64).

Ce mélange ou cette succession de fascination et de réserve doit peut-être simplement se comprendre en relation avec la réflexion de Prudence sur l’éternité. En se référant à l’Apocalypse, il écrit (Peristephanon 10, 356-360) : « Viendra un jour où le ciel sera replié comme un livre, le globe solaire au mouvement circulaire tombera sur la terre et la ruine détruira la sphère qui mesure les mois : seul Dieu subsistera, et en même temps les justes qui demeureront avec les anges immortels. » Pour espérer atteindre le Ciel, la priorité n’est pas d’y chercher une aide et un savoir disponibles ailleurs. Mais avant cette entrée dans l’éternité, les astres gardent la double fonction – inscrite dans la Genèse – de permettre aux hommes de mesurer le temps et de voir le monde.

Biographie

FUX Pierre-Yves
Pierre-Yves Fux, docteur ès lettres de l’Université de Genève (Suisse) a enseigné la littérature latine à Genève (1992-1996) et le grec ancien à Tokyo (2002-2005). Il a pris part à l’organisation et à l’édition des actes du colloque « Augustinus Afer. Africanité et universalité de saint Augustin » à Alger et Annaba en 2001. Il est actuellement ambassadeur de Suisse près le Saint-Siège. Il est l’auteur de: Les sept Passions de Prudence (2003) et de Prudence, hymnes et tragédie (2013), collection Paradosis, Fribourg.
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